“Arrêtons la farce du développement durable !”

Publié le par Ledécroissant

Dominique Bourg est philosophe. Ancien professeur à l’université de technologie de Troyes (UTT) et à Sciences-Po Paris, il dirige depuis 2006 l’axe “Fondements et mise en œuvre de la durabilité” de l’Institut de politiques territoriales et d’environnement humain à l’université de Lausanne. Membre du comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, il imagine pour Acteurs publics l’avenir de nos territoires et notre société.

 

L’aménagement du territoire peut-il être durable ?
Il devrait l’être. Mais nous ne savons pas encore exactement ce que peut recouvrir un aménagement du territoire durable. Ce que nous savons, c’est que nous quittons un univers ouvert, que l’on croyait infini, pour entrer dans un monde qui se rapetisse, car nous sommes de plus en plus nombreux, confrontés à une sorte de finitude tous azimuts, que ce soit en termes d’énergies fossiles, de minéraux, d’eau douce, de ressources issues du vivant...

Nous prenons aussi conscience des limites de nos techniques, de nos capacités d’analyse et de compréhension. Nous entrons dans un monde qui n’est plus celui des modernes. C’est un monde, si ce n’est de pénurie, en tous les cas de tensions sur les ressources. Les distances vont se resserrer. Nous allons devoir privilégier les circuits courts. Nos activités vont devoir changer.

De quelle manière ?
La hausse du prix de l’énergie va rendre certains secteurs plus gourmands en main-d’œuvre, ce sera vraisemblablement le cas de l’agriculture. Mais, a contrario, il n’est pas certain que dans une société très contrainte matériellement, il y ait un travail de transformation de la matière pour tout le monde. Nous pourrions tout à fait imaginer un monde où l’on devrait occuper des gens oisifs, fût-ce une partie de leur existence. C’est un scénario extrême, mais il est imaginable.

Vous dites qu’il est déjà trop tard pour parler de développement durable...
Effectivement, ça n’a plus aucun sens. Développement durable signifie : réduire les déséquilibres environnementaux et les déséquilibres en termes de répartition des richesses sur Terre. Cela fait trente ans que l’on en parle et pendant ce temps, les déséquilibres ont explosé. Contrairement à ce que nous avions cru, nous n’arrivons pas à découpler la croissance du PIB de la consommation de ressources. Au contraire, nous assistons à une explosion de la consommation de ressources.

Arrêtons la farce du développement durable ! Nous allons devoir nous adapter à un monde profondément nouveau. Le récent rapport de la commission anglaise du développement durable signé Tim Jackson,Prosperity without Growth. The transition to a sustainable economy, est à cet égard clair : la décroissance n’est pas un choix idéologique, mais une nécessité.

Est-ce que la notion de ville existera encore ?
Bien entendu, car la ville est l’un de nos fondements culturels. Selon Aristote, c’est le seul endroit où la nature humaine peut s’épanouir, le lieu où l’on fait de la philosophie, de la science, où l’on mène des activités politiques et esthétiques. Mais les villes seront différentes.

Comment imaginez-vous la ville de demain ?
Un monde avec une énergie beaucoup plus chère, c’est probablement un monde où les cités se rétrécissent, les banlieues telles que nous les connaissons aujourd’hui, d’immenses zones périurbaines, n’existeront plus.

Les cités vont décroître et tisser un réseau de villes moyennes. Elles deviendront plus agréables, construites sur des entrelacs de minéral et de naturel, de sauvage et d’artificiel. Les circuits d’eaux seront à nouveau aériens, les murs végétalisés deviendront très savants. Certaines sociétés, en France, travaillent déjà là-dessus. Il y aura une présence du naturel plus forte.

Plus de villes moyennes, cela signifie des activités économiques mieux réparties sur le territoire ?
Tout à fait. Une des thèses que je défends, c’est qu’avec des ressources naturelles rares et chères, le type d’industrie que nous connaissons aujourd’hui, de production de masse, n’a plus aucun sens. Le seul moyen de maintenir une certaine rentabilité, c’est de passer à une économie de fonctionnalité.

On ne vend plus un bien mais sa fonction. La production industrielle se rapproche alors du sur-mesure, elle devient plus sophistiquée, s’applique à des objets moins nombreux, qui valent plus cher et qui sont donc mutualisés. L’objectif de celui qui produit sera alors de maximiser le taux d’usage de son produit.

On en est loin aujourd’hui…
Oui, du coup, s’opère nécessairement un rétrécissement de la chaîne économique. Le producteur va chercher à être au plus près des consommateurs car il va devoir assurer une intendance régulière, afin de maximiser à la fois le taux d’usage, mais aussi la durée d’usage. La fonction de maintenance devient alors plus importante que la fonction de production, ce qui permet de réoccuper la main-d’œuvre.

Voilà un modèle économique qui permet de maintenir une certaine forme de confort, l’usage d’un certain nombre d’objets sophistiqués, dans un monde contraint en termes de ressources. Ce modèle permet aussi de rééquilibrer les territoires, car la production devra se faire au plus près des gens.

Est-ce que l’on bouge moins dans le monde de demain ?
Villes moyennes plus denses, industries plus proches, il faut absolument limiter les déplacements. C’est la fin du nomadisme extrême, mais ça ne veut pas dire que nous serons condamnés à ne plus bouger. Nous ne devons pas imaginer un monde dans lequel nous deviendrions les serfs du territoire.

C’est l’intensité et les moyens de la mobilité qui vont changer, mais il faudra maintenir une certaine forme de circulation. Les déplacements se feront sur des temps plus longs, avec des moyens de transports plus lents et collectifs. Le covoiturage va devenir la règle.

Nos campagnes sont-elles aussi amenées à évoluer ?
Oui, c’est la thèse de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean. Selon eux, le nombre de gens alloués à l’agriculture va exploser. On sait aujourd’hui que notre modèle agricole n’est pas durable, il est totalement destructeur pour les sols, mais surtout, il est très énergétivore, il va donc disparaître. Nous allons devoir évoluer vers de l’agroécologie [mouvement qui prône le respect des écosystèmes et intègre les dimensions économiques, sociales et politiques de la vie humaine, NDLR] qui est plus coûteuse en main-d’œuvre.
Pendant deux siècles, nous avons assisté à un exode rural extrêmement fort, demain, le balancier devrait s’inverser. Je ne dis pas que 80 % de la population française va travailler la terre comme avant ! Mais les campagnes vont se repeupler. Déjà aujourd’hui, un paysan sur trois qui s’installe a des parents qui n’ont rien à voir avec l’agriculture. Quant aux villes, elles seront entourées de ceintures maraîchères et agrobiologiques destinées à nourrir leurs habitants.

On a voulu sanctuariser les espaces naturels pour les protéger, est-ce durable ?
Je crois davantage à un meilleur enchevêtrement entre l’artificiel et le naturel. C’est déjà le cas. À Fribourg, il y a une véritable biodiversité entre les pavés, à Lausanne, il y a des renards. Nos parcs nationaux sont vraiment mal en point, ils ont été conçus pour protéger des espèces or celles-ci se déplacent en raison du changement climatique... L’avenir, ce sont les corridors écologiques.

Faites-vous confiance aux politiques pour changer les choses ?

Il existe une telle interdépendance qu’il est extrêmement difficile pour un pays, voire pour une aire entière comme l’Europe, de changer les choses. Mais en même temps, seules les autorités publiques peuvent nous permettre d’évoluer vers quelque chose de différent. On le voit avec la taxe carbone.

C’est par le biais de la fiscalité que l’on va amener les citoyens à entrer dans ce monde de la finitude, on le fait déjà. La Hollande taxe au kilomètre parcouru, 3 centimes d’euro le kilomètre. Nous allons assister à un basculement général de la fiscalité vers la consommation de ressources, et tout ceci aura un impact très fort sur l’aménagement du territoire. Mais tant que la pression sur les ressources n’est pas suffisamment forte, il ne se passera rien.

On se dirige vers une société radicalement différente ?
Oui, car nos pouvoirs d’achat vont diminuer. Le coût de l’alimentation va croître et va redevenir une part importante du budget familial. Aujourd’hui, si nos enfants font des études, c’est parce que le coût de l’alimentation a diminué de 75 % depuis un demi-siècle. C’est pour cela que j’ai autant d’étudiants devant moi, c’est pour cela qu’ils peuvent payer leurs études. Désormais, je ne vois que deux modèles possibles, soit on répond à la pénurie en accroissant les inégalités et on casse les régimes démocratiques, soit on resserre les inégalités sociales.

Je crois que seule une solidarité accrue peut rendre ce monde contraint acceptable. J’imagine un monde plus rude mais plus solidaire parce que plus rude… Un monde où l’on a besoin de resserrer les liens, comme dans les pays de montagne. On peut aller vers un monde qui offre plus de sens. Mais je ne sais pas lequel de ces deux modèles va l’emporter.

Propos recueillis par Christelle Bertrand
Photos Vincent Baillais

Source : 

ActeursPublic

 

 

Publié dans Décroissance

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