Pourquoi sommes-nous toujours sur Internet ?

Publié le par Ledécroissant

 

Après plusieurs années d’utilisation d’Internet et de réflexions critiques sur les technologies, il nous est difficile de nous contenter de textes qui semblent critiquer l’outil informatique sans y toucher. Comme si, plus le discours se faisait général, plus on avait raison, mais plus on était impuissants. Si l’outil informatique est aliénant pour ses utilisateurs et s’il a été possible de faire decroissance.info, c’est qu’il n’est pas si aliénant que cela ? « Tout corps plongé dans l’eau se mouille » résumait Pièces et Main d’œuvre dans un texte [1] qui, finalement, laissait dans l’angle mort l’utilisation particulière d’Internet par ce groupe critique des technologies. De cela, il n’y aurait pas grand chose à dire, sinon une utilisation minimaliste d’Internet (textes envoyés sur des listes de diffusion lors de leur publication, site Internet très simple contenant les textes déjà publiés). L’argumentaire est limpide : puisque nous disons que la technologie se caractérise par l’absence de choix, ne venez pas nous reprocher que nous l’utilisons, y compris pour la critiquer. Dans ce texte, PMO retournait en sa faveur l’argumentaire habituel de la cohérence militante, où à la critique de l’outil (l’électricité nucléaire, la voiture, la nourriture industrielle, etc.) doit répondre le choix, sinon la volonté expresse, de s’en passer.

Mais dans les deux cas, l’argumentaire militant reste un argumentaire et, en tant que tel, insatisfaisant. Il permet de sauver la face, en se protégeant des répliques forcément agressives de tous ceux qui recevront la critique militante des technologies sur un plan directement personnel : peu se contenteront du douloureux constat d’impuissance de Jacques Ellul, relayé par le groupe PMO. Les technologies ne sont pas des outils. L’automobile ou tout autre mode de transport génère un espace physiquement éclaté, qui rend nécessaires ces transports. Le téléphone portable, ou tout autre mode de communication, ne peut s’utiliser qu’avec des personnes qui l’utilisent aussi. C’est pourquoi être objecteur de croissance, c’est forcément avoir l’air de faire sécession avec le reste du monde. Et d’abord, casser les pieds de son monde.

On ne s’étonnera donc pas qu’un espace de discussion comme le forum de decroissance.info ait d’abord été un espace de refuge — y compris, à l’origine, pour ses administrateurs actuels, et encore aujourd’hui pour ceux qui, isolés encore, y trouvent un soutien particulier à leur vie ordinaire. Pour d’autres, et nous savons qu’ils sont nombreux, la fréquentation du site correspond strictement aux horaires d’ouverture des bureaux. Ce n’est là qu’un élément de l’ensemble plus vaste de l’insoumission des salariés, que certains pourront réduire à de « petits profits » [2] tandis que d’autres [3] y verront la base d’une attitude débordant le cadre du travail du salarié isolé dans ses actes de résistance. Que decroissance.info ait pu favoriser à son échelle une telle attitude, c’est certain et c’est tant mieux. Il n’empêche que toutes les conversations restées dans l’enceinte du forum sont par définition vouées à reconduire certains biais propres à l’outil : primauté de l’écrit, de la vitesse et de la disponibilité qui permet d’occuper l’espace de l’écran, isolement de chaque participant les conduisant à surjouer l’approbation et utilisation de signes extralinguistiques appauvris (bonshommes qui rient et autres smileys). Mais aussi comme ailleurs, le silence de certains qui n’oseront pas formuler publiquement ce qu’ils pensent de tout ça.

Sans forcément faire le lien avec les raisons poussant à l’usage d’Internet, la critique écologiste de l’informatique se concentre sur sa dimension matérielle comme elle le ferait avec n’importe quel autre appareil. L’impression que l’informatique « dématérialise » [4] résulte d’un changement d’échelle (miniaturisation) combiné à une rematérialisation sous d’autres supports, auxquels on accède souvent à distance sur des serveurs. Les problèmes écologiques que posent l’informatique sont si nombreux que, considérant la manière dont on a géré jusque là des machines moins récentes (comme l’automobile), on ne peut qu’être pessimiste : consommation de matières premières (eau pure, pétrole, etc.) nécessaires à la fabrication, consommation d’électricité croissante pour le fonctionnement, production de déchets toxiques en fin de vie [5].

Même si cette critique écologiste reste insatisfaisante, elle a le mérite d’évoquer à sa façon la matérialité de l’architecture numérique. Cette évocation pourrait rejoindre un malaise plus général concernant notre séparation d’avec nos conditions matérielles d’existence, mais aussi une soumission exagérée à l’approbation d’autrui dans tout ce que nous faisons. C’est ainsi que les dites « communautés » se forment et se disputent sur Internet, à l’abri des épreuves de réalité qui se multiplient autour de nous. Non pas que ce qui se joue dans les forums et ailleurs n’existe pas ou n’ait pas de valeur. Mais l’intensité éventuelle de cette vie sociale à distance ne saurait relever de cette unité de lieu par laquelle nos conditions de vie matérielles sont produites.

 

[1] « Rendez-nous notre objet d’aliénation favori ! ou pourquoi la technologie est le problème », Pièces et Main d’œuvre , 30/09/07

[2] Bozon et Lemel, 1989 M. Bozon and Y. Lemel, Les petits profits du travail salarié. Moments, produits et plaisirs dérobés, Revue française de sociologie, 30 (1989), pp. 101-127

[3] « Le sabotage comme sortie de l’économie », Sortir de l’économie, 2007, n°1

[4] Voir Pascal Robert, « Critique de la dématérialisation », Communication et langages, n°140, Juin 2004, pp. 55 à 68.

[5] L’informatique est un gisement majeur de déchets toxiques et extrêmement difficiles à traiter. « De plus, l’analyse du cycle de vie des outils informatiques semble montrer que plus la technologie est raffinée du point de vue de la précision de la manipulation de la matière, plus les quantités de matières premières et d’énergie consommées pour y parvenir sont importantes. Un écran plat consomme entre 4 et 50 fois plus de matériaux et d’énergie pour sa production qu’un écran ordinaire ». Fabrice Flipo. Justice, nature et liberté. 2007. Page 6. Merci à Florian pour cette référence.

 

le samedi 15 mai 2010
par Deun 
Source :
http://www.decroissance.info/Pourquoi-sommes-nous-toujours-sur

Publié dans Décroissance

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