Sortir de l’industrie (5/5)

Publié le par Ledécroissant

Des techniques industrielles aux techniques conviviales

 

A ce stade de la réflexion, on peut se demander si les techniques industrielles n’ont jamais produit autre chose que de la dépendance et de l’irresponsabilité à grande échelle. Certes, un théoricien tel qu’Ivan Illich nous a présenté l’idée qu’il existait une sorte d’optimum, où les activités industrielles (hétéronomes) se combinaient harmonieusement avec des activités présentées comme plus sympathiques (autonomes). Il existerait ainsi selon Illich un seuil de contre-productivité à ne pas franchir, au-delà duquel des effets pervers se produisent. Mais si Illich précise qu’un tel seuil devrait être l’objet de procédures politiques démocratiques et non de calculs scientifiques [1], il reste qu’on ne voit pas à quoi pourrait ressembler de telles procédures... à moins d’avoir une idée précise du genre de société à opposer à la société industrielle.

Comme nous l’avons précisé dans les articles précédents, le caractère industriel des techniques ne se manifeste plus tellement par la présence de machines, ou par la diminution de la part manuelle du travail. C’est plutôt par le contrôle que se manifestent, phénoménologiquement, les logiques industrielles de production. Ce contrôle est la conséquence d’un consensus social autour d’une quête générale de vitesse, quête qui repose sur des présupposés culturels dont les deux que nous avons tenté d’éclaircir précédemment.

L’organisation du travail humain (informatisé) et la gestion des flux de marchandises (numérisés) sont des lieux sociaux privilégiés pour reconnaître le déploiement du contrôle sur les lieux de production industrielle et en aval de ceux-ci. La croissance de l’infrastructure numérique [2], actuellement très rapide, ne signifie donc pas que nous sommes libérés des contraintes industrielles, mais plutôt que la gestion de celles-ci demande de plus en plus de travail [3].

Le tableau suivant vise donc à expliciter un grand nombre de « catégories de pensée », à partir desquels il est possible de reconnaître dans la réalité les possibilités d’un desserrement des contraintes propres à nos sociétés industrielles. Ce tableau est volontairement synthétique. J’en détaille donc ensuite les différentes lignes (cliquer sur chaque rubrique du tableau pour atteindre l’explication la concernant).

De la Société industrielle... ... à la Société conviviale
Techniques spécifiques Techniques industrielles Techniques conviviales
Type de l’efficacité valorisée Vitesse de production Disponibilité locale des outils
Teneur en capitaux financiers Elevée Faible
Cloisonnements admis Politique / Science Fins / Moyens Technique A / Technique B
Culture technique des utilisateurs Faible ou inexistante Forte
Intégration des techniques entre elles Croissante Peut être forte, mais maîtrisée localement
Type de jonctions en les techniques Information Lien social
Perspectives d’évolution à long terme Système technicien Autonomie
Relations Masculin / Féminin Performance vs. Intendance Intendance A / Intendance B

-   Techniques spécifiques. Les techniques conviviales s’opposent aux techniques industrielles, lesquelles sont les outils spécifiques des sociétés industrielles. On pourrait aussi les appeler « techniques douces ». Pour Illich, un outil convivial est un outil que « chacun peut utiliser sans difficulté, aussi souvent et aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même. L’usage que chacun en fait n’empiète pas sur la liberté d’autrui d’en faire autant » (La Convivialité, page 45). Cette question du réoutillage de la société, en vue de doter les personnes d’outils moins puissants que ceux actuels mais plus maîtrisables par elles, est aussi abordée par Ingmar Grandstedt dans son livre Du chômage à l’autonomie conviviale où il est proposé une démarche « techno-politique » de désindustrialisation progressive [4]. revenir au tableau

-   Type de l’efficacité valorisée. Les sociétés industrielles valorisent la vitesse d’exécution du travail humain. Les critères techniques (mesurant cette vitesse) sont alors les seuls retenus. Selon ces critères, une technique l’emporte sur une autre, sans autre forme de procès. Aux personnes ensuite de s’y adapter plus ou moins progressivement. Au contraire, une technique conviviale est efficace parce qu’elle est disponible et maîtrisable là où vivent les personnes, indépendamment de ce que font les autres. Une « souveraineté technique » apparaît alors comme un critère d’efficacité sociale, différent du seul critère de vitesse que l’on retient habituellement dans les sociétés industrielles. En matière de solidarité, ce critère d’autonomie offre une alternative intéressante à l’industrie, dont nous avons vu qu’elle emportait une promesse de justice à travers la distribution et la redistribution de richesses [5]. La prise en charge des équilibres sociaux et écologiques, au plus près de là où ils ont lieu, même quand elle échoue ici ou là, garantie un équilibre global qui permet l’entraide entre régions ainsi non concurrentes. L’industrialisation conduit au contraire à l’interdépendance permanente, généralisée et sans solidarité, aggravant les risques de crises et d’accidents affectant l’ensemble du système. revenir au tableau

-   Teneur en capitaux financiers. La mise en œuvre des techniques industrielles nécessite toujours plus de capitaux financiers, qu’ils soient d’origine publique, privée, ou -cas le plus fréquent- une alliance des deux. Pour pouvoir passer à une vitesse supérieure dans un cadre de travail industriel, il faut motiver les changements sociaux qui permettront aux personnes d’ajuster leurs vies à cette vitesse. L’argent est alors une façon d’intéresser les acteurs de ces changements (cf. les salaires des salariés du secteur « Conseil et assistance » vus précédemment). Par la médiation de l’argent, les premiers concernés par les changements techniques ne seront pas les experts et les spécialistes qui mettront en œuvre concrètement ces changements. Ainsi le déploiement des logiques industrielles est intimement lié à la marchandisation du travail. Ingénieurs, consultants, techniciens, ouvriers ou simples opérateurs, sont autant de forces disponibles à la vente sur un marché, peu regardantes sur les finalités du projet d’ensemble auquel elles participent. Un passage prolongé par l’école produit les dispositions nécessaires à ce rôle de rouage [6]. Et bien sûr, l’argent permet aussi de se procurer les différents éléments matériels nécessaires (machine, outils, etc.). Par ailleurs, le coût élevé de la main-d’oeuvre encourage spécifiquement l’usage des techniques industrielles (démultipliant la production par unité de main d’oeuvre), plutôt qu’un autre genre de technique (limitant la productivité). Inversement, la nécessité de rentabiliser les coûts fixes des infrastructures industrielles entraîne la nécessité d’augmenter « la charge de consommation » de la main-d’œuvre, donc d’augmenter le salaire rendant possible cette augmentation de la consommation. Il en résulte une accélération qui menace le système dans son ensemble, sous la forme d’une envolée du coût de la main d’oeuvre (c’est-à-dire les salaires). C’est pourquoi l’existence permanente d’un taux de chômage minimum, de flux de main d’oeuvre internationaux (migrations économiques) et, plus généralement, d’une stratification sociale, tout cela constitue une condition de possibilité indispensable à l’usage des techniques industrielles. Ces éléments ne sont donc pas des effets malheureux que l’on pourrait contrôler ou limiter sur le long terme (par un Etat).

Pour illustrer comment l’introduction de capitaux dans une activité diminue l’autonomie des personnes, faisons le récit simplifié de ce qui s’est passé pour l’agriculture :

  1. Situation initiale : Les personnes ici sont des paysans et paysannes produisant sur place et avec peu d’outils des denrées alimentaires pour leur consommation, plus une (petite) partie à la vente afin d’obtenir un revenu permettant de se procurer ce qu’ils ne produisent pas eux-mêmes (outils, semences, vêtements, etc.). Ils vendent sur un marché local, qui est donc de petite taille.
  2. Un paysan emprunte « le détour ». Un des paysans décide de s’endetter auprès du Crédit Agricole. Son crédit lui permet d’acheter des intrants et un tracteur, ce qui augmente sa productivité et lui permet de vendre plus sur le marché. Grâce à ce capital dont il dispose, il emprunte le détour de production préalablement construit par les industries qui produisent et vendent des intrants et des tracteurs.
  3. Le marché s’unifie. Par ailleurs le marché s’agrandit : le paysan ne vend plus sur le marché local mais à une coopérative qui elle-même a acheté des camions permettant d’approvisionner et de vendre sur tout le territoire national, et même plus (des accords de libre échange ont été signé au niveau de plusieurs Etats du continent). Cela lui permet de vendre encore plus.
  4. A travail égal, le revenu des paysans locaux baisse. Bientôt, les paysans qui n’ont pas emprunté le détour sont concurrencés sur leur marché local. Leurs revenus baissent. Il doivent travailler plus qu’avant pour se procurer ce qu’ils ne produisent pas eux-mêmes. Quelques années plus tard, la dureté des conditions de vie à la ferme fait que les enfants quittent et vendent la ferme... au paysan qui a emprunté le détour. Ailleurs, le Crédit Agricole, les industries vendant et fabriquant des intrants et des tracteurs, embauchent des salariés. Le travail proposé semble moins pénible.
  5. Le marché s’unifie encore. Le paysan achète les terres des voisins qui sont devenus salariés des industries et des banques. Il est le seul paysan restant en activité dans la région, et son exploitation est immense. Son revenu augmente et il parvient petit à petit à rembourser son crédit. Cependant le marché s’agrandit encore (des accords de libre échange sont signés au niveau mondial), ce qui motive la recherche de nouveaux « détours » par l’industrie. Les revenus baissent alors qu’il faut à nouveau des capitaux pour emprunter de nouveaux détours (semences transgéniques, etc.) Afin d’éviter que le dernier paysan quitte la région, les pouvoirs publics lui donnent de l’argent sous forme de subventions pour soutenir ses revenus. Il est maintenant totalement dépendant d’un grand nombre d’acteurs : banques, industriels et pouvoirs publics, eux-mêmes influencés par les premiers. Son activité de gestionnaire lui interdit de veiller aux conséquences de son activité sur les écosystèmes. Les consommateurs ont une très mauvaise image de son travail (tout en refusant de payer plus cher ses produits). revenir au tableau

-   Cloisonnements (sociaux) admis. Dans l’imaginaire des sociétés industrielles, il existe une séparation entre la science (les moyens) et la politique (les fins). Il s’agit néanmoins d’une fiction qui, bien que ne se vérifiant pas en pratique, oriente la vie sociale à la manière d’une « constitution » [7]. Les avantages d’un tel principe de séparation des pouvoirs apparaissent toujours plus maigres, au fur et mesure que la puissance des techniques augmente, et que ces effets sociaux négatifs font l’objet d’une débauche supplémentaire de techniques. L’irresponsabilité sociale, celles des professionnels et des experts, est alors érigée en compétence, le désintérêt porté aux finalités du travail devenant un gage de professionnalisme et d’intégration sociale. La transition hors des sociétés industrielles exige donc au minimum de penser ensemble les outils concrets, leurs usages ici et maintenant et les conséquences sociales escomptées. Pour que cela soit possible, l’articulation entre techniques fait l’objet d’une attention toute particulière car c’est précisément à l’endroit de tels points de jonctions que l’autonomie des techniques s’opère. C’est pourquoi le cloisonnement entre techniques peut être considéré comme légitime dans une société conviviale. revenir au tableau

-   Culture technique des utilisateurs. L’utilisation quotidienne des outils conviviaux implique d’aller au-delà du simple rapport de l’individu aux fonctionnalités des outils industriels, vus comme boîtes noires, que seuls quelques spécialistes ouvrent de temps en temps, pour les réparer ou les modifier. Dans une société conviviale, l’entretien, la réparation ou la fabrication de ses outils est à la portée de nombreux utilisateurs, et il ne manque jamais quelqu’un pour éviter d’avoir à payer des spécialistes pour remplir de telles tâches. La culture technique des sociétés conviviales est donc élevée, non pas dans l’absolu (il ne s’agit pas de « s’approprier » les techniques industrielles, par exemple), mais relativement aux outils conviviaux utilisés quotidiennement pas ses habitants. revenir au tableau

-   Intégration des techniques entre elles. Bien que la division sociale du travail s’accentue toujours plus, les techniques industrielles tendent au contraire à former un tout toujours plus cohérent. Ce mouvement d’intégration (les techniques formant un « système technicien ») est une tendance de fond, pour laquelle on ne voit pas de limites. Riches ou pauvres, nous nous retrouvons à dépendre toujours davantage d’un tel système, injuste, voire amoral. Ce cadre forme le cadre habituel et obligatoire de nos actions. Et les contraintes de nos vie proviennent d’avantage de ce cadre technique incontournable, que des autres humains, de nos institutions ou encore des autres êtres vivants et des écosystèmes. Une société conviviale serait donc capable de reconnaître ses contraintes et de les desserrer. Non pas pour ce rendre maître du système technicien, mais pour faire éclater ce système en plus petits ensembles techniques. revenir au tableau

-   Type de jonction entre les techniques. Dans les sociétés industrielles, la part du « travail social » (au sens donné par André Gorz [8]) augmente toujours plus, ce travail n’étant utile que combiné avec le travail d’un grand nombre de travailleurs qui ne se connaissent pas. Les liens entre de tels travailleurs disparaissent pour ne relever que d’échange d’informations, dont la circulation assure la jonction (articulation) entre différentes techniques et outils pris en charge par ces travailleurs. L’informatique assure cette circulation d’information, en présentant aux humains des interfaces de saisies et des logiciels guidant leurs actions les unes après les autres. Le sous-titre d’un ouvrage de Sylvie Craipeau, portant sur le travail collectif informatisé, rend ainsi clairement compte de cette réalité : « travailler ensemble séparément » [9]. Dès lors, les techniques sont utilisées et combinées entre elles, en vue de faire fonctionner une organisation dont la finalité est plus ou moins claire. Au sein de cet ensemble technique, l’information est typiquement ce qui circule entre deux fonctions techniques différentes (un service marketing et un service production par exemple), afin de coordonner leurs actions respectives. Contrairement aux émotions des personnes, les informations sont parfaitement objectivées. Elles rendent comptent de l’état du monde tel qu’il a été modélisé et inscrit dans les logiciels assurant leur circulation. Dans ce cadre, on comprend donc que les liens véritables entre humains agissant dans une telle organisation sont voués à disparaître. L’existence de ces liens ne sera possible qu’ailleurs, dans un cadre privé et plus restreint, où il ne s’agit plus de travailler, mais de consommer seulement, à la hauteur du statut social de chacun. Cette existence privée peut alors être exagérément investie, comme étant le seul espace social offrant des possibilités de bonheur et d’autonomie. Cela est de nature à pousser un petit nombre de relations (couples, famille, amis) au-delà de ce qu’elles pourraient offrir [10], faute d’être plus nombreuses, faute d’être ouvertes et reliées à un monde social plus vaste et plus riche. Idéalement, une société conviviale ne séparerait donc pas aussi brutalement ce qui est de l’ordre du travail et ce qui relève des liens directs entre les personnes. Car comment négocier la finalité de ce travail si la « vraie vie » est ailleurs ? revenir au tableau

-   Perspective d’évolution à long terme. Où va notre société technicienne et marchande ? Quel genre d’autonomie accorde-t-elle aux personnes, et au dépend de quelles autres ? D’un point de vue extérieur et objectivant, nous pourrions, à la manière de Leroi-Gourhan [11], parler d’un dilemme entre la perspective d’une société « évoluée » mais infiniment contraignante envers ses individus-rouages et l’autre perspective, celle d’une autonomie des personnes comme horizon politique prioritaire, indépendamment des performances globales de la société (conquête de l’espace, etc.). Ou, pour le dire autrement : entre un système technicien sans vie politique et une société conviviale à la recherche de l’autonomie de tous ses membres. Cette opposition n’est-t-elle pas un peu superficielle ? N’intéresse-t-elle pas seulement ceux qui, obsédés par la course technologique, surestiment son influence sur la société ?... Nous espérons d’une part avoir montré dans cette série d’articles que les techniques industrielles ne cheminent pas sans la culture et la mécanique marchande qui vont avec, et leur donnent sens aux yeux de leurs contributeurs les plus actifs. D’autre part, la présentation de ce dilemme entre autonomisation du système technicien et autonomisation des personnes n’est sans doute pas inutile, en ce qu’il permettrait d’expliciter les objectifs et les valeurs (voire le laisser-faire irresponsables et l’absence de valeurs) des industriels, hommes d’affaire et « décideurs politiques »... revenir au tableau

-   Relation Masculin / Féminin. La notion d’autonomie a une signification plus précise et plus riche politiquement que celle de liberté. Pourquoi ? Parce qu’elle nous invite à nous mettre d’accord sur les appuis concrets (techniques, mais pas seulement) à partir desquels se déploie la liberté des un-e-s et des autres. Cette liberté a forcément une contrepartie qui est l’entretien dans le temps de tels appuis. Florian Olivier définit ainsi l’autonomie comme « un ensemble de dépendances que l’on entretient (mais qu’il faut identifier). » [12]. Notre société industrielle nous force à accepter moult détours (l’argent, la science, les techniques industrielles, les médias de masse, la vie urbaine, les instances de représentation politique) pour assurer notre survie, de sorte que nous ne savons plus à quoi nous travaillons, et que nous n’avons plus la capacité même d’en décider. En insistant à travers cette série d’articles sur le rôle des techniques industrielles dans cette perte d’autonomie, nous pourrions laisser penser qu’un projet d’autonomisation devrait donc mettre au centre de l’attention les techniques, en invitant tout le monde à être un (poly)technicien hors pair, capable de produire toute sorte de chose (nourriture, logement, médicaments, outils, vêtements, etc.). Cette façon de comprendre « l’autonomie » comme une autre façon de produire serait pourtant reprendre à notre compte l’essentiel de ce qui constitue les promesses non tenues par l’industrie. A savoir : « en produisant le plus vite possible, le reste suivra ». Le « reste », c’est précisément ce qui assure la reproduction sociale et biologique de nos conditions de vie, la part de nos activités quotidiennes non encore valorisée économiquement, les tâches invisibles essentiellement prises en charge par les femmes. En un mot, l’intendance. C’est pourquoi, le genre, vision culturelle de ce qui est masculin et féminin, est une autre notion essentielle à partir de laquelle nous pourrions donner un contenu plus complet aux projets d’autonomie. Dans cette perspective d’autonomisation, la sortie de l’industrie n’est pas seulement un réoutillage de la société, mais une critique des rôles sexués sans laquelle ce réoutillage n’aboutirait qu’à favoriser certaines activités industrielles (produisant des nouveaux outils valorisés, comme par exemple des panneaux solaires) plutôt que d’autres. Si l’autonomie est la négociation collective et démocratique de ce dont nous dépendons, alors nous trouverons parmi ces choses les plus précieuses auxquels nous tenons le « souci des autres » [13]. Pour savoir et apprendre comment une personne devient autonome (du point de vue de celles qui se pensent comme telles... ! ), il conviendrait de s’intéresser au travail, aujourd’hui effectué pour l’essentiel par les femmes, en direction des humains qui ne sont justement pas autonomes (enfants, personnes âgées, exclus, etc.). Ce travail sur autrui est aussi ce par quoi les institutions tiennent debout, par des ordres symboliques vivants plutôt que par des dispositifs techniques. Nous y trouverions certainement un domaine où coexistent plusieurs définitions possibles de ce qu’est l’autonomie, domaine qui a « l’avantage » de ne pas avoir été entièrement colonisé par les médiations marchandes et industrielles. revenir au tableau

 

[1] « La théorie ne peut fournir aucune mesure précise du degré d’efficacité post-industrielle ou de maturité technique dans une société donnée. Elle se borne à indiquer l’ordre de grandeur où doivent se situer ces caractéristiques techniques. Chaque communauté dotée d’une histoire doit, selon ses procédures politiques propres, décider à quel degré lui deviennent intolérables la programmation, la destruction de l’espace, le manque de temps et l’injustice. », Energie et Equité.

[2] L’expression « infrastructure numérique » contient bien-sûr l’existence d’Internet. Non pas en tant que réseau, mais en tant que mouvement vers toujours plus d’interropérabilité entre les réseaux et toute sorte de terminaux ainsi reliés (ordinateur, téléphone, etc.) Le logiciel libre, bien que fréquemment présenté comme une alternative au capitalisme, se situe au centre purement technique de la croissance de cette infrastructure.

[3] « En effet, l’application d’une technologie de l’information et de la communication n’aboutit pas seulement au desserrement de la crise, elle participe également à sa reconduction : ainsi, ce desserrement ne produit-il pas une résolution, mais un déplacement du problème. Cependant la structure du jeu reste la même : comme l’intervention d’une technologie et de la communication a permis en une période donnée de réduire une crise de contrôle, l’accroissement des volumes et des vitesses peut s’emballer à nouveau... jusqu’au prochain goulet d’étranglement, qui lui, devient double, matériel et logiciel. Car dès lors, l’accroissement de la complexité ne touche pas seulement la production ou le flux matériel, mais également le dispositif de contrôle. », Pascal Robert, La logique politique des TIC, p. 283.

[4] « Je propose une démarche fondée sur l’idée suivante : que chacun recherche les occasions pour rééquiper peu à peu son environnement en petits outils autonomes grâce auxquels il pourra faire de plus en lus de choses pour lui-même et ses proches et réduire d’autant son temps de travail professionnel et son revenu. Que chacun cherche à réoutiller le milieu où il vit, pour pouvoir se dégager progressivement, autant que possible, du travail rémunéré, salarié, et augmenter le temps disponible pour vaquer soi-même à une partie de ses besoins, au lieu de payer d’autres personnes, embrigadées dans l’anonymat, pour le faire. Le revenu monétaire se mettrait à baisser, mais non pas le niveau ni la qualité de la vie. », Ingmar Grandstedt, Du chômage à l’autonomie conviviale, A plus d’un titre, Lyon, 2007 [1ère édition 1982], p. 24.

[5] Voir article http://www.decroissance.info/Sortir...

[6] Voir article « La scolarisation à l’ordre marchand » http://www.decroissance.info/La-sco....

[7] Au sens de Bruno Latour dans son livre Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, 1991.

[8] « Le prolétaire achevé est celui dont le travail, entièrement hétéronome, n’a d’utilité que combiné avec le travail d’un très grand nombre de travailleurs. Ce travail est purement social. Le savoir-faire que, le cas échéant, il implique, est totalement dénué de valeur d’usage pour celui qui l’exécute : l’ouvrier ne peut aucunement s’en servir à des fins personnelles, domestiques, privées », André Gorz, Adieux aux prolétariat, Points, 1980, p. 58.

[9] « Nous avons vu que ce qui était de l’ordre de la sociabilité se réalisait dans la proximité, hors des outils de communication, ceux-ci étant réservés à la coordination entre membre d’un réseau de travail, c’est-à-dire qu’il y avait une dissociation entre l’usage des TIC, centré sur la production commune, et la sociabilité, s’exprimant par d’autres canaux. (...) les communications sont de plus en plus formalisées, voire rationalisées, et les TIC ont une place de choix dans ce processus. Aussi, nous ne pensons pas que les nouvelles formes d’organisation des entreprises - en particulier l’organisation en projets - et l’usage des TIC qui viennent de plus en plus les étayer, signifient le renforcement de la communication intersubjective. », Sylvie Craipeau, L’entreprise commutante. Travailler ensemble séparément, Lavoisier, 2001, p. 174.

[10] Le sociologue François de Singly parle ainsi de l’« inflation des attentes » au sein du couple contemporain.

[11] « (...) le dilemme est entre l’individu moteur d’un microcosme social à sa mesure où il jouait lui-même toute la gamme de ses moyens esthétiques et techniques et l’individu élémentaire, pièce du mécanisme indéfiniment perfectible d’une société totalement socialisée. Il est évident que la voie suivie par l’homme conduit vers la méga-ethnie, unité de mesure terrestre comme le méga-mort qu’on a forgé pour exprimer la puissance des armes atomiques. », André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole II. La mémoire et les rythmes, 1964, Albin Michel, p. 199.

[12] Florian Olivier, Les communautés politiques alternatives et la question de l’argent.

[13] Patricia Paperman et Sandra Laugier (dir.), Le souci des autres, 2005, Editions de l’EHESS. Extrait de la quatrième de couverture : « En réintégrant dans le champ des activités sociales significatives des pans entiers de l’activités humaine négligés par la théorie sociale et morale, ces approches ébranlent la partition entre des registres habituellement disjoints. Les questions triviales posées par le care - qui s’occupe de quoi, et comment ?- font appel à une anthropologie différente comprenant dans un même mouvement la vulnérabilité, la sensibilité, la dépendance. Elles mettent en cause l’universalité de la conception libérale de la justice, installée en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, et transformant la nature même du questionnement social »

 

le mercredi 16 mai 2007
par Deun 

Publié dans Décroissance Story

Commenter cet article